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Sous l’arbre à palabres, un tribunal imaginaire convoque l’ancien président français. Témoins maliens, nigériens, burkinabè et fantômes de Tripoli se succèdent pour l’accuser de crime impérial : la destruction de la Libye et le chaos du Sahel. Tout semble le vouer à la condamnation, jusqu’à ce qu’intervienne un retournement inattendu. Carla Bruni, muse déjantée, et BHL, spectre mondain, ajoutent au grotesque de cette parodie judiciaire où le ridicule côtoie la tragédie.

Acte I — L’accusé accablé
Personnages :
Le Président du tribunal panafricain — Le Procureur — Nicolas Sarkozy — Le Greffier — Le Colonel Ibrahim Keïta, du Mali — Le Villageois Amadou Maïga — Carla Bruni-Sarkozy
(Une grande salle nue. Au fond, la lumière du jour. À jardin, un ventilateur fatigué. Le Président est assis, impassible. Le Greffier ajuste ses dossiers. Le Procureur se lève. Sarkozy est debout dans le box, cravate serrée, mâchoire crispée. Une chaise vide près de lui. Un silence.)
Le Président
L’audience est ouverte.
Monsieur Nicolas Sarkozy, vous êtes ici jugé pour crime impérial : avoir provoqué la destruction de l’État libyen en 2011 et, par ricochet, l’embrasement du Sahel.
Nous n’examinons pas votre personne privée. Nous examinons vos actes publics et leurs conséquences. Avez-vous compris ?
Sarkozy
J’ai compris.
Le Président
Monsieur le Procureur.
Le Procureur (posant lentement sa main sur un dossier épais)
Monsieur le Président, nous établirons trois faits :
que l’intervention en Libye a été décidée et conduite pour des raisons politiques personnelles — image, rivalités, projection de puissance —,
qu’elle a détruit un État, libéré des arsenaux et nourri des milices dans tout le Sahel,
que les populations civiles du Mali, du Niger et des pays voisins en ont payé le prix.
Nous appellerons deux témoins pour cet acte : un colonel malien et un villageois nigérien.
(Regard vers Sarkozy)
L’accusé répondra s’il veut. Les faits parlent déjà.
Le Président
Qu’on introduise le premier témoin.
(Entre le Colonel malien, droit, uniforme sans décor ostentatoire. Il salue brièvement.)
Le Président
Identité.
Le Colonel malien
Colonel Ibrahim Keïta, armée malienne. Commandements au nord et au centre. J’ai servi avant, pendant et après 2011.
Le Président
Vous avez la parole.
Le Colonel Ibrahim Keïta (sans emphase)
Avant 2011, nous avions des problèmes, oui. Mais l’État libyen existait, avec ses frontières, ses services, ses marchés, ses alliances. Après l’intervention, Tripoli est tombée. Les arsenaux ont coulé comme des rivières. Des pick-up, des mitrailleuses, des missiles. Les hommes aussi : ex-soldats, miliciens, trafiquants. Ils ont traversé le désert.
Au Mali, des villes ont changé de mains en quelques jours. Nous avons reculé, mal équipés, mal préparés à ce volume d’armes. Dans les villages, les gens ont fui.
Ce n’est pas une théorie : c’est une chronologie. On ne démolit pas un toit au nord sans que la pluie tombe au sud.
Le Procureur
Colonel, en trente mots : l’intervention a-t-elle aggravé votre guerre ?
Le Colonel Ibrahim Keïta
Oui. De beaucoup.
Le Procureur
Merci.
Le Président
Maître Sarkozy, une question au témoin ?
Sarkozy (se redressant)
Colonel, j’ai agi pour empêcher un massacre à Benghazi. La communauté internationale a soutenu cette action. Voulez-vous dire qu’il fallait laisser faire ?
Le Colonel Ibrahim Keïta
Je dis que vous avez cassé la digue sans préparer l’aval. Nous, nous vivons à l’aval.
(Silence. Le Colonel salue. Il sort.)
Le Président
Qu’on introduise le second témoin.
(Entre le villageois nigérien, chemise claire, casquette à la main. Il s’avance prudemment.)
Le Président
Identité.
Le villageois nigérien
Amadou Maïga, du département d’Agadez. Je ne suis pas militaire.
Le Président
Parlez simplement.
Amadou Maïga
Après 2011, la route a changé. Avant, il y avait des passeurs, oui, mais ils avaient peur. Après, ils avaient des armes. Les convois ont grossi. Les rixes aussi. Les gendarmes reculaient. Nous avons enterré des enfants morts de soif parce que les guides s’étaient battus.
Un jour, on a trouvé des caisses. Des armes. On n’avait jamais vu ça. Les jeunes ont quitté les champs pour « travailler » sur la route. Les prix ont monté, la violence aussi.
Je ne parle pas de géopolitique. Je parle des puits qu’on évite parce qu’ils sont devenus des fosses.
Le Procureur
Monsieur, pouvez-vous dater ce basculement ?
Amadou Maïga
Après la chute de Kadhafi. Pas tout de suite, mais vite. Le désert a de la mémoire courte quand on le remplit de voitures armées.
Le Président
Maître Sarkozy, une question ?
Sarkozy (plus bas)
Je n’ai pas de question.
(Le villageois incline la tête. Il recule d’un pas, reste au fond.)
Le Procureur
Monsieur le Président, les témoins disent la même chose avec des mots différents : l’intervention a créé un vide, et dans ce vide sont entrés des armes, des hommes, des trafics.
Reste la question des motifs. Pourquoi cette guerre ? Pourquoi si vite ? Pourquoi ainsi ?
(Un raclement discret de chaise. Une silhouette s’assoit à côté de Sarkozy : Carla Bruni, lunettes sombres, guitare fine. Elle tente de rester « invisible ».)
Le Président (sans lever les yeux)
Madame, l’accès au public est libre, mais l’instrument ne l’est pas. Restez silencieuse.
Carla (chuchotant trop fort)
Bien sûr, Monsieur le Président. Je suis un silence musical.
Le Procureur (sans ironie apparente)
Motifs, donc.
Monsieur Sarkozy, plusieurs notes internes, témoignages et agendas montrent une précipitation inhabituelle : réunions restreintes, communication calibrée, mise en avant personnelle, un « moment chef de guerre ». On lit aussi des rivalités : reprendre la main après la crise financière, se distinguer de prédécesseurs jugés timides, transformer un dossier extérieur en scène intérieure.
Je pose la question clairement : avez-vous mis la politique française au service d’un temps fort médiatico-personnel ?
Sarkozy
J’ai assumé mes responsabilités. J’ai agi avec nos alliés. Sauver des civils n’est pas un « temps fort », c’est un devoir.
Le Procureur
Sauver des civils exige un après. Où était-il ? Qui tenait les frontières ? Qui gardait les dépôts ? Qui empêchait les colonnes d’armes de descendre vers Gao, Tombouctou, Agadez ?
Vous avez confié cela au désert, Monsieur Sarkozy. Le désert n’obéit pas aux communiqués.
(Sarkozy serre la mâchoire. Carla pose une main légère sur son avant-bras.)
Carla (un souffle de voix, un demi-couplet qui dérape)
« On me dit que le temps qui glisse est un salaud… »
Le Président (tranchant, sans hausser le ton)
Madame Bruni, encore un vers et vous sortez.
(Carla baisse la tête. Un silence court, presque honteux.)
Le Président
Monsieur le Greffier, consignez : les éléments matériels établissent un lien direct entre la destruction de l’État libyen et l’intensification des flux d’armes et de milices dans le Sahel ; les témoignages décrivent des effets persistants sur les populations civiles.
Monsieur le Procureur, avez-vous d’autres pièces pour cet acte ?
Le Procureur (refermant son dossier)
Non, Monsieur le Président. Pour l’Acte I, l’architecture factuelle suffit : la cause (intervention sans plan de stabilisation) entraine des effets (vide sécuritaire, dissémination, déstabilisation).
Nous entrerons, à l’Acte II, dans la responsabilité morale et politique de l’accusé : ses mobiles, ses choix, ses omissions.
(Regard droit vers Sarkozy)
Aujourd’hui, ce qui est établi, c’est la trace. Et la trace mène de vos décisions aux fosses du désert.
(Un temps. Le ventilateur claque. Au fond, on entend, lointain, un brouhaha de place publique.)
Le Président
L’Acte I est clos.
L’audience reprendra dans une heure pour l’examen des motifs et de la responsabilité personnelle.
(Il marque une pause, fixe Sarkozy.)
Monsieur Sarkozy, le tribunal juge vos actes, pas vos souvenirs. Préparez des réponses, pas des anecdotes.
(Coup de maillet. Noir bref.)
FIN DE L’ACTE I
Acte II — Les motifs
Personnages :
Le Président — Le Procureur — Sarkozy — Carla Bruni-Sarkozy — Le Greffier — Le Capitaine Mamadou Ouattara du Burkina Faso
(La même salle. Retour d’audience. Sarkozy a l’air fatigué, mais tente de garder l’allure. Carla est restée, guitare sur les genoux, l’air absent. Le Président frappe son maillet.)
Le Président
Nous reprenons. Monsieur le Procureur, vous avez annoncé que nous examinerions les motifs.
Le Procureur
Oui, Monsieur le Président. Les faits sont établis : une intervention décidée, un État détruit, un chaos déclenché. Reste à savoir : pourquoi ?
Pourquoi cette précipitation ? Pourquoi cette obstination ? Pourquoi cette mise en avant personnelle, au mépris des avertissements ?
(Il ouvre un nouveau dossier, mince, couvert de feuillets annotés.)
Le Procureur
Nous avons entendu des justifications officielles : sauver Benghazi, protéger des civils. Mais dans les archives, dans les témoignages diplomatiques, d’autres fils apparaissent.
– Rivalité avec vos prédécesseurs.
– Volonté de rejouer la geste gaullienne du chef de guerre.
– Besoin d’effacer les humiliations de la crise financière et des scandales.
Tout cela, Monsieur Sarkozy, dessine un motif personnel.
Sarkozy (d’un ton sec)
J’ai agi pour des raisons d’État.
Le Procureur
Raisons d’État ? Alors expliquez ce qu’un certain colonel libyen avait versé, quelques années plus tôt, pour soutenir votre campagne électorale.
(Silence brutal. Sarkozy baisse les yeux. Carla relève la tête, comme surprise qu’on ose parler de ça en public.)
Le Procureur (accentuant chaque mot)
Vous saviez, Monsieur Sarkozy, que des valises de billets avaient circulé. Vous saviez que le soupçon existait. Et au lieu de vous en tenir loin, vous avez choisi la fuite en avant : effacer la dette par le feu. Détruire la source des preuves. Abattre l’homme qui vous avait financé.
(Sarkozy serre les mâchoires. Ses mains tremblent.)
Sarkozy
Mensonges. Calomnies. Je n’ai rien reçu. J’ai protégé la France.
Le Capitaine Mamadou Ouattara (se levant du banc des témoins)
On ne rase pas une maison entière pour éteindre une bougie. Mais vous, vous avez rasé un pays entier pour étouffer une rumeur.
Carla (soudain, voix claire, fausse note, chantonnant maladroitement)
♪ On me dit que les valises ne valent pas grand-chose,
Qu’elles passent en un instant comme fanent les roses… ♪
(Un murmure de colère parcourt la salle. Le Président frappe son maillet.)
Le Président
Madame Bruni ! Encore un vers, et vous sortez pour de bon.
Carla (candide)
Mais… j’essayais juste d’alléger l’ambiance.
Le Procureur (implacable)
Ambiance ? Ce n’est pas une ambiance. Ce sont des cercueils.
Monsieur Sarkozy, vous avez couvert une opération militaire d’un parfum humanitaire, mais en réalité vous cherchiez à éteindre un feu qui menaçait votre propre pouvoir.
Voilà le vrai motif : la survie politique, pas la protection des civils.
(Sarkozy ne répond pas. Ses épaules s’affaissent. Le Greffier écrit rapidement. Le silence s’installe.)
Le Président
Consignez : l’accusation avance que l’intervention en Libye fut motivée non seulement par des calculs politiques intérieurs, mais aussi par la nécessité de faire disparaître des traces compromettantes de financement.
L’accusé nie. Mais le doute est immense.
(Un temps. Le Président fixe Sarkozy longuement.)
Le Président
Monsieur Sarkozy, vous avez voulu sauver un fauteuil. Vous avez condamné des peuples.
Le tribunal poursuivra à l’Acte III sur la question des responsabilités morales et des conséquences assumées.
(Maillet. Coup sourd. Noir.)
FIN DE L’ACTE II
Acte III — La parole comme preuve
Personnages :
Le Président — Le Procureur — Sarkozy — Carla Bruni-Sarkozy — Le Greffier — Le Colonel Ibrahim Keïta — Le Capitaine Mamadou Ouattara — Le Chœur des Ancêtres
(La salle. Le Procureur se lève avec un dossier mince, mais marqué d’un sceau officiel. Il l’ouvre lentement. Sarkozy serre la mâchoire. Carla se penche, curieuse.)
Le Procureur
Monsieur le Président, au-delà des actes, il y a les mots.
Le 26 juillet 2007, à Dakar, l’accusé a prononcé un discours.
Je demande à pouvoir lire ce passage, pour que nul n’oublie.
Le Président
Procédez.
Le Procureur (lisant d’une voix claire)
«Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires vit avec les saisons, ne connaît que l’éternel recommencement du temps. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »
(Un silence. Puis un grondement de désapprobation traverse la salle. Le Colonel Keïta bondit.)
Le Colonel Keïta
Voilà donc ce que vous pensiez de nous ? Pas assez entrés dans l’histoire ? Nous, qui avons résisté aux empires, survécu aux famines, porté des révolutions ? Vous n’avez rien vu, rien voulu voir.
Le Capitaine Ouattara
Et quand vous avez voulu nous « faire entrer dans l’histoire », ce fut à coups de bombes. Dakar hier, Tripoli demain. Toujours la même arrogance.
(Le Chœur des Ancêtres s’élève, lent et ironique.)
Le Chœur
Pas assez entrés dans l’histoire,
Disait celui qui voulait l’écrire pour nous.
Mais l’histoire s’est refermée sur lui,
Comme un piège qu’il avait tendu.
Sarkozy (se défendant, nerveux)
Je voulais dire que l’Afrique méritait de prendre toute sa place, que…
Le Président (le coupant, sec)
Vous avez dit ce que vous avez dit. Les mots restent, et ils blessent autant que vos armes.
(Carla, soudain, se met à chanter, l’air rêveur, un couplet déplacé.)
Carla
♪ On me dit que ton discours n’était pas très beau,
Mais moi j’y entendais des mots très jolis, très nouveaux… ♪
Le Président (frappant son maillet)
Madame Bruni, assez ! Chaque fois que vous chantez, vous rendez la scène plus grave encore.
Le Procureur
Monsieur le Président, les actes de guerre parlent, mais les paroles de Dakar révèlent la pensée qui les sous-tendait : mépris, condescendance, négation d’une histoire.
Ce discours n’est pas une maladresse. C’est une pièce à conviction.
(Silence lourd. Le Greffier inscrit : « Les mots de Dakar retenus comme preuve aggravante. »)
Le Président
L’Acte III est clos. Nous poursuivrons.
(Maillet. Noir. Le murmure indigné emplit la salle.)
FIN DE L’ACTE III
Acte IV — L’inéluctable condamnation
Personnages :
Le Président — Le Procureur — Sarkozy — Carla Bruni-Sarkozy — Le Greffier — L’Ancien de Tripoli (témoin fantôme) — Le Chœur des Ancêtres
(La salle s’assombrit. Une torche crépite. Sarkozy reste debout dans le box, le visage fermé. Carla, à ses côtés, gratte doucement sa guitare, comme pour elle-même. Le Président frappe son maillet.)
Le Président
L’audience reprend. Après les faits, après les motifs, nous entendrons désormais la voix des absents, ceux que vos décisions ont condamnés au silence.
Le Procureur
Monsieur le Président, j’appelle un témoin singulier : un Ancien de Tripoli, survivant et fantôme de la cité détruite.
(Un homme entre, vêtu simplement, regard sombre. Sa voix est lente, presque spectrale.)
L’Ancien de Tripoli
J’ai vu les colonnes d’avions. J’ai vu le feu. J’ai vu mon pays tomber comme une tente mal attachée.
Vous avez dit que c’était pour nous sauver. Mais vous n’avez rien sauvé. Vous avez laissé des bandes nous déchirer. Vous avez transformé la mer en tombe, et nos enfants en errants.
Vous avez tué la maison, pour cacher vos dettes.
(Sarkozy détourne les yeux. Le public murmure. Le Chœur des Ancêtres s’élève, grave et répétitif.)
Le Chœur
Crime ! Crime ! Crime !
Sur la ville aux sept collines,
Sur le désert, sur la mer,
Crime ! répété comme un écho,
De Tripoli au désert chaud.
(Une voix du Greffier, en note, précise que « la ville aux sept collines » n’est pas Rome mais Tripoli, cité méditerranéenne bâtie sur ses hauteurs et désormais en ruines.)
Le Procureur (se levant, voix ferme)
Voilà ce qu’il reste de votre geste, Monsieur Sarkozy : des fantômes et des ruines.
Vous êtes coupable non seulement devant les hommes, mais devant la mémoire elle-même.
Sarkozy (d’une voix dure, mais tremblante)
J’ai agi avec mes alliés. Je n’étais pas seul. Où sont les Américains ? Où sont les Anglais ? Pourquoi moi seul ?
Le Président
Parce que vous êtes ici. Et que la justice, parfois, choisit un visage pour juger un système.
(Silence pesant. Carla se penche vers Sarkozy, puis chante à voix basse, comme une berceuse absurde, avec des fausses notes.)
Carla (fausse note lancinante)
♪ Pourtant quelqu’un m’a dit… que tu m’aimais encore,
Mais c’était toute la France… qui t’abandonnait déjà. ♪
Le Président (frappant le maillet)
Madame Bruni, taisez-vous ! Vous profanez cette audience.
(Carla baisse la tête, mais un sourire enfantin flotte sur ses lèvres. Le malaise s’épaissit.)
Le Procureur
Monsieur le Président, nous avons entendu les témoins vivants, et les morts parlent aussi. Les faits sont établis, les motifs clairs. Je requiers la condamnation pleine et entière de l’accusé.
Le Président
Monsieur Sarkozy, avez-vous une dernière parole avant que le tribunal ne délibère ?
Sarkozy (épuisé, sec)
J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire. L’histoire jugera.
(Silence. Le Greffier note. Le Président ferme les yeux un instant, puis rouvre son dossier.)
Le Président
Le tribunal se retire pour délibérer.
(Les juges se lèvent, sortent. Noir un instant. Restent Sarkozy, effondré, et Carla qui, inconsciente, murmure encore des bribes de chanson. On entend le Chœur au loin, martelant lentement : « Coupable… Coupable… Coupable… »)
FIN DE L’ACTE IV
Acte V — L’amorce du retournement
Personnages :
Le Président — Le Procureur — Sarkozy — Carla Bruni-Sarkozy — Le Greffier — Un Jeune officier africain, le Capitaine Oumar Traoré — Le Chœur des Ancêtres
(La salle s’éclaire à nouveau. Le Président et les juges reviennent. Sarkozy, défait, se tient debout, la tête basse. Carla, assise, joue avec les cordes de sa guitare sans vraiment savoir quoi faire. Silence lourd.)
Le Président
Après délibération, le tribunal estime la culpabilité de l’accusé établie. Mais avant de prononcer la sentence, une dernière audition nous est demandée. Nous acceptons d’entendre ce témoin. Qu’il entre.
(Entre un Jeune officier africain, simple uniforme, visage décidé. Il s’incline devant le tribunal, puis se tourne vers Sarkozy.)
Le Président
Identité.
Le Jeune officier
Capitaine Oumar Traoré, armée d’un pays d’Afrique de l’Ouest. Je ne suis pas ici pour défendre l’accusé, mais pour rappeler un fait paradoxal.
Le Procureur (méfiant)
Un fait ? Parlez.
Le Capitaine Oumar Traoré
Oui, Sarkozy a détruit la Libye. Oui, il a ouvert les arsenaux du chaos. Oui, des innocents sont morts. Mais ce chaos a eu une conséquence inattendue : il a mis fin à l’illusion française.
Avant 2011, beaucoup croyaient encore que Paris était un protecteur. Après 2011, plus personne n’y a cru.
Nous avons compris que la France ne venait pas sauver, mais dominer. Que derrière vos grands mots, il n’y avait que vos intérêts.
Et c’est cette compréhension brutale qui nous a libérés.
Sans votre crime, nous serions peut-être encore liés par des chaînes invisibles.
(Un silence choqué s’abat sur la salle. Le Procureur bondit.)
Le Procureur
C’est inacceptable ! On ne transforme pas un désastre en mérite. Ce qu’il a fait reste une faute, un crime, une trahison.
Le Capitaine Oumar Traoré
Je n’ai pas dit que c’était un mérite. Je dis que c’est une ironie.
L’histoire parfois se sert des pires instruments pour avancer. Sarkozy a voulu sauver son trône. Il a brisé le nôtre.
(Sarkozy lève lentement la tête, surpris, presque hébété.)
Le Président (pensif, mesuré)
Le tribunal prend note. Ce témoignage ne blanchit pas l’accusé. Mais il introduit une donnée : la destruction a servi de révélateur.
(Carla, émue sans comprendre, gratte sa guitare et lance un couplet absurde.)
Carla
♪ On me dit que ton crime n’est pas sans retour,
Qu’il a donné aux jeunes un tout autre jour… ♪
Le Président (soupire, frappe son maillet)
Madame Bruni, taisez-vous. Mais, pour une fois, vos paroles ont presque du sens.
(Un léger rire parcourt la salle. Le Chœur s’élève, plus nuancé.)
Le Chœur
Crime… et révélation.
Fautes… et libération.
Le malfaiteur reste coupable,
Mais l’Afrique n’est plus dupée.
Le Président
Nous entendrons ce point dans notre jugement final.
Monsieur Sarkozy, sachez-le : vous ne sortirez pas blanchi. Mais peut-être ne sortirez-vous pas seulement coupable.
(Silence. Sarkozy, vacillant, s’agrippe au rebord du box. Carla lui prend la main, l’air de croire qu’il vient de gagner son procès. Le Procureur se rassoit, crispé. L’ambiance a changé : une fissure s’est ouverte dans l’unanimité.)
Le Président
L’audience reprendra demain pour le prononcé de la sentence.
(Maillet. Noir. Le murmure de la salle enfle : doute, colère, perplexité. Le retournement a commencé.)
FIN DE L’ACTE V
Acte VI (final) — Le verdict
Personnages :
Le Président — Le Procureur — Sarkozy — Carla Bruni-Sarkozy — Le Greffier — Le Capitaine Oumar Traoré — Le Chœur des Ancêtres — La Silhouette de BHL
(La salle. Lumière crue. Le Président entre, suivi des juges. Le silence se fait. Sarkozy se lève, tête basse. Carla est à côté de lui, guitare posée sur ses genoux, nerveuse. Tout le monde attend.)
Le Président
L’audience est reprise.
Le tribunal a longuement délibéré. Les faits sont établis. Les motifs sont éclairés. La culpabilité est certaine.
Monsieur Sarkozy, vous êtes coupable d’avoir détruit la Libye, livré le Sahel au chaos, provoqué morts, exodes, ruines.
Vous êtes coupable d’avoir agi non pour un idéal, mais pour vos intérêts personnels, vos ambitions intérieures, vos dettes inavouables.
(Le Procureur acquiesce, raide. Sarkozy ferme les yeux. Carla pose une main tremblante sur son bras.)
Le Président
Mais… un témoignage inattendu nous a rappelé une ironie.
En croyant consolider la Françafrique, vous l’avez sabordée.
En détruisant Kadhafi, vous avez aussi détruit l’illusion de la tutelle française.
Vous avez, malgré vous, ouvert la voie à une rupture historique.
(Silence. Le public retient son souffle. Le Procureur grimace, impuissant. Le Capitaine Oumar Traoré baisse la tête, grave. Sarkozy ouvre les yeux, hébété.)
Le Président
Ainsi, le tribunal prononce :
– Vous êtes coupable de crime impérial.
– Mais nous reconnaissons des circonstances atténuantes : fossoyeur involontaire d’un ordre injuste.
– La peine sera donc symbolique : exil perpétuel en Afrique, résidence surveillée dans une case de brousse.
Le Greffier (lisant avec application)
Nourriture : mil et lait caillé.
Compagnie : chèvres, poules, moustiques… et Carla Bruni.
Immunité : aucune.
Surveillance : permanente, confiée aux moustiques et aux vautours.
Titre décerné : Fossoyeur involontaire de la Françafrique.
(Un murmure parcourt la salle. Carla, soudain exaltée, saisit sa guitare et chante à pleine voix, parodie grotesque de son refrain.)
Carla
♪ Pourtant quelqu’un m’a dit… que tu m’aimais encore,
Mais c’est l’Afrique, mon amour… qui t’aime pour la mort ! ♪
(Un éclat de rire secoue l’assemblée. Sarkozy baisse la tête, humilié. Une silhouette se lève au fond : BHL, chemise ouverte, écharpe flottante. Il tend les bras comme un prophète incompris, mais personne ne l’écoute. Carla lui adresse un signe ravi, croyant trouver un allié ; il lui répond par une révérence ridicule.)
Le Chœur des Ancêtres (chant final, solennel et ironique)
Il a semé le feu,
Il a récolté le chaos.
Mais de ses ruines est née une liberté.
Le malfaiteur reste coupable,
Et pourtant l’Afrique lui dit merci,
D’un merci acide,
Qui claque comme une gifle.
Le Président
L’audience est levée.
(Maillet. Les tambours éclatent. Sarkozy s’effondre sur sa chaise. Carla continue de gratter, persuadée de donner un concert. BHL sort dans un nuage de poussière, son écharpe flottant comme un fantôme grotesque. Rideau.)
