Une satire en forme de pastiche victorien : Macron et Lecornu comme spectres muets, un peuple criant contre le vide, et le PS réduit à l’état de zombie.
Prologue
(Extrait d’un manuscrit trouvé dans une malle de cuir, daté de l’année 1897 et attribué à un témoin anonyme des événements de la capitale française.)
« C’est un récit étrange que celui que j’entreprends ici, et je prie le lecteur d’en suspendre un instant son incrédulité. Car il fut un temps où, dans le royaume voisin de la France, l’autorité suprême se retira de la vue des hommes. Non point en métaphore seulement, mais avec une telle rigueur que les foules, massées dans les rues, criaient contre le vide et lançaient leurs imprécations vers un trône déserté.
On m’assura qu’ils étaient deux à régner : l’un, maître de l’Élysée, se tenait muet comme une statue de marbre ; l’autre, chef du Conseil, avait trouvé le moyen de se soustraire à tous les regards. On les nomma bientôt, non sans ironie, le couple invisible. Et ce nom fit fortune, tant il traduisait l’étrange sensation d’un pays gouverné par des spectres.
Cependant les places et les boulevards se remplirent d’ouvriers, de professeurs, de femmes, d’étudiants, brandissant des écriteaux où l’on lisait : Taxer les riches, Abolition des privilèges, ou encore cette ironique formule : Ça ne ruisselle pas de ouf. Le peuple, disaient-ils, voulait justice fiscale, et nul pouvoir visible ne daignait répondre.
C’est alors que circula, dans les salons comme dans les cabarets, la rumeur d’un procédé chimique, une formule de laboratoire, héritée de quelque physicien anglais, qui aurait permis à ce couple singulier de se soustraire à la lumière, afin de régner sans être vu. Était-ce miracle ? Était-ce malédiction ? J’ai moi-même recueilli, au fil des jours, les témoignages de deux gentlemen qui, prétendant avoir approché de près l’affaire, s’entretenaient avec gravité de ce mystère.
Ce sont leurs propos que je rapporte à présent, fidèlement transcrits, pour l’édification des générations futures. »
Première scène – Dans le salon de M. W.
Le 21 septembre de l’an 1897, dans le salon enfumé d’un club de la rive droite, deux gentlemen, que je désignerai par leurs seules initiales, M. H. et le docteur R., s’entretinrent longuement d’un phénomène dont la capitale tout entière bruissait.
M. H.
— Docteur, vous êtes homme de science ; éclairez ma lanterne. On parle dans Paris d’un couple qui gouvernerait la République tout en demeurant invisible. J’ai peine à y croire : comment de tels personnages peuvent-ils exercer autorité s’ils ne se montrent jamais ?
Dr R.
— La chose est pourtant avérée. L’un, président, se tient muet ; l’autre, premier ministre, s’efface jusqu’à la transparence. Le peuple a fini par dire : le premier est mutique, le second invisible. Cette formule court de bouche en bouche, comme si le pouvoir lui-même s’était réfugié derrière un rideau d’ombre.
M. H.
— Ah ! voilà un singulier prodige. J’ai moi-même observé, jeudi dernier, une foule de manifestants sur les grands boulevards. Leurs pancartes portaient des inscriptions d’un langage peu académique : Taxer les riches !, Abolition des privilèges !, et même, pardonnez-moi l’expression triviale, Ça ne ruisselle pas de ouf. On eût dit la traduction vulgaire d’une thèse économique.
Dr R.
— Vous touchez là au cœur du mystère. Car ces attroupements n’étaient point clairsemés : selon les autorités, cinq cent mille personnes ; selon les meneurs syndicaux, plus d’un million. Voilà deux chiffres inconciliables, mais qui, dans tous les cas, surpassent de beaucoup la paisible capacité de nos boulevards. Et cependant, que fit le couple invisible ? Rien. Ni parole, ni apparition.
M. H.
— Rien ? Pas même une déclaration ?
Dr R.
— On délégua la tâche à Matignon, mais Matignon lui-même se dissimula derrière les rideaux. Le président se mura dans le silence, le ministre s’effaça. On eût dit deux statues de sel. Pendant ce temps, les oppositions et les syndicats, tels des gamins espiègles, s’emparaient de la scène laissée vacante.
M. H.
— Mais alors, qui gouverne ?
Dr R.
— Voilà précisément la question. Un éditorialiste affirma récemment que ce nouveau premier ministre ne pouvait, au mieux, que tenter de faire baisser la pression pour que la vague du dégagisme n’emporte pas tout. Vous conviendrez que c’est peu glorieux comme rôle pour un chef de gouvernement.
M. H.
— Baisser la pression… comme on desserre la soupape d’une chaudière prête à éclater. Mais si la chaudière est livrée à elle-même, l’explosion n’est-elle pas inévitable ?
Dr R.
— Votre comparaison est exacte. D’ailleurs, les forces de l’ordre furent mobilisées en masse : quatre-vingt mille policiers et gendarmes quadrillèrent les artères pour contenir la foule. Cent quatre-vingt personnes furent interpellées, silhouettes parmi d’autres, tandis que le pouvoir, lui, demeurait introuvable.
M. H.
— C’est donc une République gouvernée par des fantômes. Voyez-vous, docteur, il m’en vient des frissons : un pouvoir sans visage, c’est déjà une tyrannie sans corps.
Dr R.
— Ou un prodige scientifique, selon l’angle que l’on adopte. Certains affirment qu’il s’agit d’un procédé chimique, une sorte de sérum inventé par un physicien britannique. D’autres, que l’invisibilité n’est qu’une tactique, un calcul politique : se soustraire aux regards pour échapper aux huées.
M. H.
— Mais enfin, docteur, tout savant sait que l’invisibilité, loin d’être un bouclier, devient tôt ou tard un fardeau. Qui ne se montre pas n’existe déjà plus.
Dr R.
— Vous anticipez ma pensée. Le peuple, las de conspuer le vide, pourrait bien tourner sa colère contre la substance même de l’État. Car gouverner sans paraître, c’est s’exposer à n’être plus reconnu.
M. H.
— Alors, docteur, croyez-vous que le couple invisible puisse longtemps régner ?
Dr R.
— L’histoire nous l’enseignera. Mais je puis vous assurer d’une chose : l’invisibilité qui sauve aujourd’hui les deux compères les condamnera demain à disparaître tout entiers, comme s’ils n’avaient jamais existé.
Deuxième scène – Dans les rues de la capitale
Le lendemain, M. H. et le docteur R. descendirent ensemble vers les grands boulevards, où bruissait encore l’écho des rassemblements. Le pavé était jonché de papiers froissés, de pancartes abandonnées, de mégaphones cabossés.
M. H.
— Voyez, docteur, comme le tumulte a laissé sa trace. Les murs portent encore des inscriptions tracées à la hâte : Abolition des privilèges, La taxe Zucman, vite ! et ce curieux impératif : Trouer les poches des riches pour boucher le trou de la Sécu. On croirait lire les vers grossiers d’un pamphlet de carrefour.
Dr R.
— Et pourtant, mon cher ami, ces formules sont la substance même de la colère. Hier, plus de deux cent cinquante cortèges se sont ébranlés dans tout le pays. À Marseille, on dit qu’ils étaient cent vingt mille ; à Toulouse, quarante mille. Ici même, la marée humaine emplissait l’avenue d’un bout à l’autre.
M. H.
— Et tout cela pour crier à des absents ! Quelle étrange mascarade : la foule hurle, les policiers contiennent, et le pouvoir demeure spectre.
Dr R.
— J’ai entendu, dans les rangs, un ouvrier murmurer : « Qu’ils sortent de l’ombre ! Qu’on les voie enfin ! » Mais nul visage ne se montra. L’Élysée ferma ses volets, Matignon ses rideaux. Le peuple ne disputa qu’avec des façades.
M. H.
— Est-ce donc cela, gouverner ? Être le maître d’une maison close où nul ne franchit le seuil ?
Dr R.
— On pourrait dire que c’est une stratégie. Un éditorialiste, figure écoutée dans les cercles parlementaires, affirma que le chef du gouvernement n’espérait que ralentir la vague du dégagisme, afin qu’elle n’emporte pas tout. Mais quelle vague, je vous le demande, peut être contenue par le silence seul ?
Un souffle passa dans la rue. Des silhouettes restées là, drapeaux roulés sous le bras, continuaient à discuter en petits groupes. Leur désillusion semblait plus pesante que leur colère.
M. H.
— Docteur, je me demande si ce peuple n’est pas semblable aux villageois des contes : ils frappent à la porte du château, mais n’y trouvent qu’une ombre. À force, ils croiront que le château lui-même n’existe plus.
Dr R.
— Vous touchez juste. Un pouvoir qui se cache finit par s’effacer. Et quand les gouvernés n’aperçoivent plus que des fantômes, ils inventent d’autres maîtres, visibles, eux, et plus redoutables.
Troisième scène – Le laboratoire occulte
Le soir même, M. H. trouva le docteur R. occupé à manipuler des fioles aux lueurs inquiétantes. Les parois de verre renvoyaient des éclats rougeâtres, et une odeur piquante flottait dans l’air.
M. H.
— Docteur, je vois que vous avez avancé dans vos recherches. Est-ce là l’élixir d’invisibilité dont on murmure qu’use le couple au pouvoir ?
Dr R.
— Justement. Voyez ce flacon, étiqueté d’une main tremblée : Tinctura Occultans1. Mais je soupçonne qu’il ne s’agit point d’un simple mélange de sels et de métaux rares. J’ai détecté des traces de cocaïne, cette poudre blanche qui circule déjà sous le manteau dans certains cercles élégants. Et plus grave encore, des dérivés d’alcaloïdes nouveaux, que les apothicaires nomment avec effroi « molly », « kéta », voire « speed ».
M. H.
— Allons donc ! Vous voulez dire que le gouvernement tout entier carbure à ces potions de défonce ?
Dr R.
— Je crains que oui. Ces substances, absorbées ensemble, produisent non seulement l’euphorie et le mutisme, mais un effet secondaire singulier : l’effacement pur et simple des contours. À haute dose, le sujet devient fantôme. Ce n’est plus l’invisibilité scientifique de Wells, mais la défonce chimique travestie en stratégie.
M. H.
— Voilà qui éclaire d’un jour nouveau ce silence obstiné. Nos dirigeants ne sont pas des sphinx : ils sont des raveurs, invisibles parce qu’ils planent.
Dr R.
— Et remarquez comme le vide attire les revenants. Tenez, voyez cette ombre qui se glisse dans le laboratoire : c’est le vieux Parti socialiste. On l’appelle désormais le parti zombie, tant il erre sans substance, s’agitant encore mais déjà décomposé.
Une silhouette blafarde, aux gestes mécaniques, traversa la pièce en gémissant des mots creux sur « la valeur » et « la justice », sans que personne n’y prête plus grande attention.
M. H.
— Effrayant spectacle : un couple invisible, un parti zombie, et tout un peuple réduit à manifester contre des spectres. Si ce n’est point un roman de terreur, c’est assurément une satire politique.
Dr R.
— Oui, mon ami. Et souvenez-vous : les drogues qui rendent invisibles dissolvent aussi le pouvoir. Ce qui devait masquer la faiblesse ne fera que révéler la décomposition.
Épilogue – Le manuscrit refermé
Ainsi se termina l’entretien des deux gentlemen. J’ai retrouvé, au bas du manuscrit, ces lignes tracées d’une main nerveuse :
« On raconte qu’une nuit, sous les réverbères du boulevard, certains crurent apercevoir deux silhouettes titubantes, comme effacées par la brume. L’une portait un collier de médailles invisibles, l’autre brandissait un portefeuille sans consistance. Les passants jurèrent qu’ils riaient à demi, d’un rire cassé, comme sous l’emprise d’un breuvage trop fort. Puis ils s’évaporèrent d’un seul coup, laissant derrière eux une senteur tenace : un mélange de champagne éventé, de poudre fine et d’un parfum de luxe trop lourd pour masquer la fatigue.
À leur place, il ne resta qu’un parti zombie, psalmodiant des slogans vides dans la nuit. On l’entend encore parfois, au détour d’un couloir parlementaire, gémir des promesses d’antan.
Que l’histoire retienne ceci : gouverner dans l’invisibilité, c’est consentir à n’être plus qu’une trace, une rumeur, un soupir dans le vent. La foule, elle, se souvient. Les fantômes, jamais. »
Note sur la Tinctura Occultans
Dans le contexte de cette satire à la manière de H.G. Wells, la Tinctura Occultans (la « Teinture qui Cache ») n’est pas une potion réelle, mais une métaphore fictionnelle de l’arsenal rhétorique et médiatique des gouvernants.
Elle symbolise le mélange toxique de procédés par lesquels on dissimule la vérité, on masque l’incompétence ou l’on endort la vigilance du public face aux crises, aux scandales et à l’impopularité des réformes.
Ses ingrédients modernes sont :
– la communication obsédante qui noie le sens sous un flot de paroles ;
– les euphémismes qui maquillent la réalité (préoccupations pour colère, adaptation pour régression) ;
– les annonces cosmétiques conçues pour faire oublier un échec précédent ;
– la désinformation et les fake news qui entretiennent une confusion propice à l’opacité ;
– les boucs émissaires désignés pour détourner l’attention des vraies responsabilités.
Le conte reprend donc cette formule alchimique ancienne pour figurer l’art moderne de la manipulation de la perception : non pas transformer le plomb en or, mais la vérité en obfuscation. Ainsi, le gouvernement apparaît comme un alchimiste sinistre, dont la seule transmutation consiste à rendre l’échec invisible et l’illusion durable.
Ce conte m’a été inspiré par trois articles dans la lettre électronique du Quotidien de référence français, que j’affectionne tout particulièrement comme référence de la rhétorique du pouvoir dominant.
Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu, un tandem exécutif très discret face à la colère sociale, Le Monde, 19 septembre 2025
Journée de mobilisation du 18 septembre : des manifestants entre colère et désillusion, Le Monde, 19 septembre 2025
« Sébastien Lecornu peut, au mieux, tenter de faire baisser la pression pour que la vague du dégagisme n’emporte pas tout », Le Monde, 17 septembre 2025

