La première fissure dans la prison américaine
Pacte saoudo-pakistanais et évasion collective du Moyen-Orient
Depuis 1945, Washington a enfermé le Moyen-Orient dans une prison stratégique : diviser les voisins, armer le gardien israélien, maintenir chacun dans la dépendance. La frappe israélienne à Doha a révélé la violence de ce système. Le pacte de défense entre Riyad et Islamabad marque la première fissure : une évasion collective devient pensable.
1. Un empire qui se fissure de l’intérieur
L’événement majeur n’est pas seulement au Moyen-Orient : il est d’abord aux États-Unis. Le pays traverse une crise politique et sociale sans précédent. L’assassinat de Charlie Kirk, figure de la droite trumpiste, a accentué une polarisation déjà extrême. La réaction du pouvoir a pris la forme d’un balancier violent : renforcement sécuritaire, extension de la surveillance intérieure, et surtout censure brutale de toute critique d’Israël. Comme l’ont souligné récemment Michael Tracey1 et Simplicius2, la rhétorique « antiterroriste » est désormais instrumentalisée pour criminaliser la dissidence, notamment celle qui met en cause le rôle d’Israël dans la politique étrangère américaine.
Ce climat n’est pas un signe de puissance mais de fragilité impériale. Washington consacre ses forces à contrôler sa propre société plutôt qu’à garantir la sécurité de ses alliés. La politique étrangère se réduit à une logique pavlovienne : soutenir Israël quoi qu’il fasse, y compris lorsque Tel-Aviv frappe des alliés officiels comme le Qatar. La « cage américaine » qui tenait la région sous tutelle se fissure parce que le gardien principal est absorbé par l’incendie chez lui.
2. La prison américaine au Moyen-Orient
Depuis 1945, les États-Unis ont construit un ordre régional conçu non pas pour stabiliser, mais pour diviser et dépendre.
Les monarchies du Golfe ont l’argent mais pas la force militaire.
La Turquie a la géographie et la masse mais reste sous tutelle OTAN.
L’Iran est diabolisé et sanctionné, pour l’empêcher de jouer son rôle régional.
Israël, lui, n’est pas un allié comme les autres : c’est un instrument colonial, une excroissance artificielle placée au cœur de la région pour maintenir une tension permanente.
Israël n’est pas un codétenu : c’est le gardien. Ses guerres, ses frappes extraterritoriales, son arsenal nucléaire toléré, son impunité diplomatique…, tout cela sert à rappeler aux voisins qu’ils ne peuvent ni s’unir, ni s’émanciper. Le rôle de Washington est d’armer le gardien, de nourrir la division et de vendre aux prisonniers un semblant de sécurité en échange de leur soumission.
3. Doha, l’électrochoc
Le 9 septembre 2025, Israël frappe à Doha, capitale du Qatar, tuant plusieurs dirigeants du Hamas. Cette opération est menée sans consulter les États du Golfe et en informant Washington au dernier moment. Pour la région, le choc est immense : un État arabe allié de Washington est frappé par un autre « allié » de Washington, avec une complaisance américaine évidente. Le masque tombe : l’agresseur et le protecteur sont la même figure.
Doha révèle aux monarchies ce qu’elles savaient déjà sans l’avouer : le parapluie américain ne protège pas, il enferme.
4. La première fissure : le pacte Riyad–Islamabad
Huit jours plus tard, l’Arabie saoudite et le Pakistan signent un pacte de défense mutuelle : toute attaque contre l’un sera considérée comme une attaque contre l’autre.
Derrière la formule, une révolution silencieuse :
Riyad se place sous la dissuasion nucléaire pakistanaise.
Islamabad obtient des milliards d’investissements et d’aides pour son économie exsangue.
Ce n’est pas une muraille défensive, ni un OTAN musulman. C’est une fissure dans le mur de la prison : la preuve qu’il est possible de bâtir une sécurité hors de Washington. Une brèche par laquelle les États peuvent commencer à s’échapper collectivement.
5. Une tentative d’évasion collective
Le pacte s’inscrit dans une dynamique plus large :
Le vide américain, accentué par la crise intérieure.
L’imprévisibilité israélienne, qui agit désormais comme une menace pour tous, y compris pour ses alliés arabes.
L’affaiblissement de l’Iran et de la Russie en Syrie, qui libère un espace stratégique.
Ce que cherchent les pays du Golfe, ce n’est pas une nouvelle cage mais un passage vers l’autonomie. Une assurance contre les frappes surprises, une diversification des garants, une sortie progressive de la tutelle américaine.
6. La Turquie, funambule de l’évasion
La Turquie n’érigera pas de mur, mais elle profitera de la brèche.
Elle sait qu’elle n’entrera jamais dans l’UE.
Elle observe la fragilité occidentale.
Mais sa géographie l’oblige à rester un pont.
Erdogan et ses successeurs continueront à jouer sur les deux tableaux : tirer profit de l’OTAN quand cela rapporte, se tourner vers l’Asie quand l’équilibre bascule. La Turquie restera entre les camps, vendant ses services comme passerelle, tout en s’assurant une place dans tout système de sécurité post-américain.
7. Israël, le gardien contesté
Pour Israël, la situation est existentielle. Si la région parvient à s’unir, même partiellement, son rôle de gardien colonial indispensable s’effondre.
Tel-Aviv et Washington chercheront donc à saboter cette tentative d’évasion :
en rallumant les rivalités (Arabie–Iran, Turquie–Égypte, etc.),
en multipliant les frappes extraterritoriales pour rappeler leur pouvoir de nuisance,
en verrouillant le débat occidental par une censure totale des critiques.
Mais chaque coup de force produit son contraire : plus Israël frappe, plus les voisins voient la nécessité de s’unir pour s’évader.
8. L’horizon eurasien
Derrière l’évasion, il y a un horizon : l’Eurasie et le Sud global.
La Chine investit et arbitre (réconciliation Riyad–Téhéran en 2023).
La Russie, affaiblie par l’Ukraine, reste un partenaire énergétique.
Les BRICS et l’OCS offrent des plateformes d’accueil.
Le pacte SA–PK n’est pas seulement un traité bilatéral : c’est un signal au reste du monde. La région peut se tourner vers l’Est, non plus comme fournisseur de pétrole encadré par Washington, mais comme acteur stratégique autonome.
9. Une prison qui se fissure
La prison américaine du Moyen-Orient reposait sur deux piliers : un gardien armé (Israël) et un directeur lointain (Washington). Aujourd’hui, le directeur vacille sous ses propres crises, et le gardien, en frappant Doha, a montré qu’il pouvait frapper n’importe quel codétenu.
Le pacte Riyad–Islamabad est la première fissure. Ce n’est pas encore une libération, mais c’est l’acte inaugural d’une évasion. La reconnaissance par les élites du Golfe qu’il existe une sortie.
Washington et Tel-Aviv tenteront de colmater la brèche par la force, la division et la censure. Mais l’idée d’évasion est là, et une fois qu’elle circule, elle ne disparaît plus.
The Right Finally Gets Their “George Floyd Moment”, Substack, Michael Tracey, 17 septembre 2025.
La droite yankee a enfin son “moment George Floyd”, Traduction française par Tlaxcala
The Pendulum Swings: Free Speech Falls Under Tread of Prophecy, Simplicius, 18 septembre 2025.

