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L’atelier terminal de la pensée s’automatise à son tour. Premier volet d’une série en quatre épisodes sur ce que la machine fait à l’école — et sur qui décidera de ce qu’on fait de l’humain.

En avril 2026, la rédaction du Journal de l’Université normale de Chine orientale (édition Sciences de l’éducation) publie une annonce d’une page. Elle tient en peu de mots : la revue va faire paraître des articles de recherche dont le « premier auteur » est une intelligence artificielle.
La revue en question occupe le centre du champ académique. Mensuelle, classée au sommet des index chinois, placée sous la tutelle du ministère de l’Éducation, c’est elle qui avait fabriqué, en juillet 2023, le moment fondateur du débat chinois sur l’IA éducative : un numéro spécial ChatGPT de seize articles, téléchargé par dizaines de milliers. Trois ans plus tard, la même rédaction écrit qu’il faut « cesser le débat stérile sur l’opportunité d’utiliser l’IA et entrer résolument dans le jeu ». La question de 2023 est déclarée close par l’instance qui l’avait posée.
À Shanghai, 1 177 auteurs font signer la machine
Les faits, tels que l’annonce les rapporte. En septembre 2025, la Faculté d’éducation de l’université, l’Institut d’éducation intelligente de Shanghai et le laboratoire d’éducation intelligente d’ECNU — labellisé laboratoire de sciences sociales du ministère de l’Éducation — lancent ce qu’ils présentent comme « la première grande expérience sociale mondiale de l’IA premier auteur » (AI一作) : un appel à articles de recherche dont l’IA est « premier auteur et sujet créateur », sur les thèmes de l’apprentissage, de la classe, de l’enseignant, de l’école et de la recherche du futur. 1 177 auteurs répondent, depuis les 34 divisions provinciales chinoises et neuf pays, dont les USA, le Royaume-Uni et la Corée du Sud. En mars 2026, un colloque de restitution se tient à Shanghai ; il publie un rapport intitulé « Au-delà du test de Turing » et annonce un numéro spécial : le rapport intégral, accompagné de cinq « articles pionniers de la co-création homme-machine », sélectionnés parmi dix par le comité. Chaque article paraîtra en unité de trois pièces — le texte, la recommandation du comité, et une note décrivant le processus d’écriture.
Précisons la valeur de la source. L’annonce est un texte promotionnel, auto-célébrant (« première mondiale », « test de résistance retentissant ») ; les chiffres sont ceux des organisateurs et le rapport n’est pas encore paru. Des textes entièrement générés par des systèmes d’IA avaient d’ailleurs déjà franchi, ici ou là, l’évaluation par les pairs. Ce que l’annonce de Shanghai établit relève d’un autre ordre : une institution centrale du champ éducatif chinois, sous tutelle ministérielle, organise la chose à l’échelle du pays entier, la théorise (l’expérience est explicitement mise au service du « cinquième paradigme » de la recherche et de la « construction du système de connaissances autonome » de la pédagogie chinoise), lui donne un protocole de publication et un vocabulaire — les ateliers du colloque s’intitulaient « de l’outil à la symbiose », « du contrat à la cogouvernance », et le texte fixe l’horizon d’une « symbiose carbone-silicium » (碳硅共生). La direction du mouvement est établie ; son état d’avancement réel, lui, reste à vérifier — le constat que nous appliquions aux robots d’usine, dont les démonstrations précèdent toujours les cadences réelles, vaut ici sans retouche.
Le premier auteur est celui qui répond du travail ; la machine ne répond de rien
Dans les conventions académiques, la position de premier auteur désigne celui qui a fait l’essentiel du travail et qui en répond. La signature engage une réputation, expose à la rétractation, à la sanction, au discrédit. Elle est le mécanisme par lequel la communauté scientifique impute la connaissance à quelqu’un.
Une IA ne peut rien engager de tel. Elle n’a pas de réputation à perdre, ne peut être sanctionnée, ne répond de rien devant personne. La faire signer en premier auteur revient à tester si la signature peut être découplée de la responsabilité — et l’expérience de Shanghai teste précisément cela, sans jamais le formuler. Le protocole de publication en porte la trace : si chaque article doit paraître flanqué d’une note sur son processus d’écriture, c’est que la signature ne suffit plus à établir la provenance du travail. Nous y reviendrons dans le troisième épisode, car ce déplacement de la preuve dépasse largement le laboratoire.
La pyramide scolaire tirait son sens de son sommet ; le sommet s’automatise
Pourquoi un événement survenu dans une revue de sciences de l’éducation concerne-t-il l’école entière ? Parce que le système éducatif est une pyramide dont chaque étage se justifie par l’étage supérieur. L’école primaire prépare au secondaire, qui prépare au supérieur, qui prépare au doctorat, qui prépare à la production de savoir neuf. Le tri s’opère le long de cette chaîne par des appareils de mécanique différente. En Chine, un concours unique, le gaokao. En France, des concours à épreuves écrites et orales — Normale Sup, qui écrème les futurs chercheurs, ou l’agrégation — et, en amont, l’appariement algorithmique sur dossier de Parcoursup, qui sélectionne, pour l’essentiel, sans épreuve nouvelle [NDA, après échange avec Denis M. : le verbe sélectionne est à entendre au sens où l'algorithme opère la sélection produite en amont par les commissions des formations ; l'algorithme lui-même est un appariement stable et ne classe pas les candidats]. Tous ordonnent pourtant les trajectoires selon le même mètre : la distance au sommet. La pyramide sert aussi d’autres fins, la formation des métiers au premier chef ; mais sa légitimité de sommet en redescendait : la recherche formait ceux qui formaient les autres, et l’excellence scolaire se définissait, de proche en proche, par la distance au sommet.
Dans notre article sur l’usine sans ouvriers, nous décrivions un troisième régime d’automatisation, distinct de la greffe et de la table rase : le logiciel qui vide les bureaux sans corps ni chaîne de montage, dont les jalons s’appellent prospectus rédigés à 95 % par la machine chez Goldman Sachs et promotions d’analystes réduites chez McKinsey. L’AI一作 est le cas limite de ce régime : le laboratoire est l’atelier terminal, celui au nom duquel tous les autres étages existaient. Et les avantages de la machine y sont exactement ceux du robot sur la ligne : elle travaille la nuit, ne fatigue pas, itère sans ego, et son coût ne cesse de baisser.
Quand le sommet s’automatise, la cascade descend. Le doctorat perd son débouché de justification, le supérieur perd le sien, et ainsi de suite jusqu’à la classe de primaire. La question « à quoi sert l’école » cesse d’être une spéculation de philosophe de l’éducation : elle découle mécaniquement de l’amputation. Personne n’a choisi de poser cette question ; elle se pose désormais d’elle-même, et par le haut.
L’usine fait sortir l’humain ; le laboratoire le garde en caution
Il reste, entre l’usine et le laboratoire, une différence que l’annonce de Shanghai expose sans le vouloir. Sur la ligne de montage, quand la machine produit, l’ouvrier sort de l’atelier — c’est la définition même de l’automatisation. Dans la revue, l’institution décrète que l’humain reste. La dernière phrase de l’annonce l’affirme avec lyrisme : les chercheurs humains « ne quittent pas la scène » ; guidés par « l’IA au service du bien », ils demeurent pour « protéger la profondeur de la pensée et l’éclat de l’humanité ».
La machine produit, l’humain garantit. Le chercheur passe du statut de producteur à celui de caution — il prête sa capacité de répondre à une entité qui ne peut pas répondre. L’arrangement a sa cohérence, et il rappelle un partage déjà théorisé en Chine pour l’enseignant, sommé de céder à la machine son rôle de maître-de-savoir pour se replier sur celui de maître-de-personne. Il laisse pourtant une question ouverte, que l’annonce ne pose pas : combien de temps une caution qui ne produit plus conserve-t-elle son poste ?
Ce que cette série va établir
À chaque vague d’automatisation, la même promesse a été refaite : la machine prendra la peine, l’homme gardera la pensée. Le métier mécanique a pris le geste du tisserand, le tracteur celui du laboureur, la bureautique celui du copiste — et chaque fois, la valeur de l’humain a été déplacée d’un étage vers le haut, vers plus d’école, plus de diplôme, plus d’abstraction. La promesse tenait tant qu’il restait un étage au-dessus. L’AI一作 signale qu’il n’en reste plus : le travail de la pensée, refuge terminal, s’automatise comme les autres. La question que Paul Lafargue posait à l’usine en 1880 — que devient l’heure que la machine retranche, et qui la capte — se pose désormais sans échappatoire, et c’est à l’école qu’elle atterrit. La série qui s’ouvre l’y suit.
Le deuxième épisode examinera les deux remises à zéro de l’école annoncées à grand bruit, l’usaméricaine et la chinoise. Au Texas, un réseau d’écoles privées a supprimé les enseignants et ramené l’académique à deux heures par jour ; à Hangzhou, une « école du futur » instrumente chaque geste de ses élèves, du cahier à la cantine. Nous établirons le point précis où chacune de ces refondations s’arrête — et montrerons que ce point est le même des deux côtés.
Le troisième suivra la preuve. Quand le produit ne prouve plus rien, parce que n’importe qui — ou n’importe quoi — peut l’avoir fabriqué, l’évaluation remonte vers le processus. Trois dispositifs sans lien entre eux font ce déplacement au même moment : un stylo qui capte le raisonnement de l’élève trait par trait, un agent vocal qui fait soutenir sa copie à l’étudiant, une note de fabrication exigée du chercheur. Trois étages, une même migration de la preuve — et, des deux côtés du monde, l’instrument nouveau pointé vers un objectif ancien.
Le quatrième nouera l’ensemble. Une ouvrière payée trois dollars (environ 2,60 euros) de l’heure éduque la machine ; une collégienne l’éduque gratuitement à chaque trait de stylo ; au bout de la chaîne, la machine signe la recherche en pédagogie. La boucle est fermée, et une boucle fermée appartient toujours à quelqu’un. Par qui l’humain sera-t-il éduqué, et à qui appartiendra ce qu’on fait de lui — deux questions que ni Washington, ni Pékin, ni Paris ne posent, tout en y répondant déjà en actes.
L’annonce de Shanghai jure que l’humain « ne quitte pas la scène » : il y reste pour veiller sur « la profondeur de la pensée et l’éclat de l’humanité ». Reste à établir dans quel rôle, et sous quel contrat.
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Cher François,
Tout d'abord Parcoursup - et APB, son précurseur.
Il s'agit uniquement d'un logiciel de rencontre entre une offre et une demande de formation supérieure, dont la finalité réside dans la minimisation quantitative des bacheliers sans classe à la rentrée suivante, indicateur politique essentiel pour la paix sociale estivale car le rejeton chéri de maman - même analphabète - a "droit à un avenir".
Ce n'est en aucune façon un algorithme de sélection - marronnier des "journaleux" sans cervelle ni éthique.
Je connais parfaitement ces outils depuis leur existence, côté établissement d'accueil.
A titre d'exemple, pour la rentrée 2026 : 882 vœux exprimés, 836 vœux confirmés, 462 vœux acceptés et 35 oui définitifs.
Ainsi, pour une capacité de 35 places, j'ai (tout seul) examiné en détail et en profondeur 836 dossiers, auxquels j'ai répondu favorablement dans 462 cas - avec classement.
Je n'utilise aucun algorithme (les paresseux le font sans doute, mais cela n'est pas efficace, uniquement efficient).
Seuls mon cerveau et mon expérience interviennent : je vous laisse évaluer le temps total que cela me prend...
Ensuite, l'IA en haut de la pyramide scolaire ou des études supérieures.
Je vais me faire des ennemis parmi vos fidèles lecteurs... Tant pis, je me lance : les "sciences" de l'éducation n'ont de scientifique que le nom, car il s'agit d'une scolastique post-moderne à finalité de placement des inutiles ou des ratés du métier d'enseignant.
A l'instar des "Hautes Autorités", qui n'ont d'autorité que le nom...
Je veux bien vous lire sur le rôle prégnant de l'IA mais, de grâce, pas sur ce thème-là : je vais donc attendre des créations ex nihilo en Mathématiques, par exemple, pour être convaincu.
Enfin, en passant, il me semble que dans son "Über Pädagogik", Emmanuel Kant a écrit que " l'on n'apprend que de ceux que l'on aime " (j'ai un doute sur la référence).
Si vous me le permettez, j'ajoute que "l'on enseigne qu'à ceux que l'on aime" : j'ai toujours considéré mes étudiants comme s'ils étaient mes propres enfants et, croyez-moi, ils le ressentent très vite.
Ainsi, je reste pour l'instant persuadé qu'enseigner œuvre sur une matière vivante, la relation humaine entre plusieurs corps-esprits.
L'IA n'est pas vivante, elle ne ressent rien, elle ne comprend rien à ce qu'elle restitue bref, je l'appelle Inintelligence Artificielle.
Certes, l'IA a un grand avenir... économique et financier.
Bonne soirée.
Denis