
Dans le Shandong, une province de l’est de la Chine, une femme d’une cinquantaine d’années, mère au foyer, se filme six heures par jour en train de plier du linge, de verser de l’eau, d’ouvrir des tiroirs. Gao Bo touche une vingtaine de yuans de l’heure, environ trois euros, pour produire de la donnée gestuelle qui servira à entraîner des robots humanoïdes. JD.com, l’un des géants chinois du commerce en ligne, dit vouloir enrôler jusqu’à 500 000 personnes comme elle ; des entreprises usaméricaines sous-traitent la même collecte à l’étranger. Alan Fern, chercheur en robotique à l’Oregon State University, juge la méthode « très peu étayée ». La course ne s’arrête pas pour si peu.
Le corps de Gao Bo est une matière première. Ce qu’elle fabrique ne partira pas dans une usine : les humanoïdes qu’elle entraîne sont destinés à des espaces conçus pour des humains, un logement, un commerce, un entrepôt encombré, là où il faut un geste souple et non une ligne fixe. C’est déjà un indice. Retirer l’humain du travail ne suit pas partout le même chemin, et confondre ces chemins fausse le raisonnement. Il en existe au moins trois. Le débat public en tient deux pour un seul, et néglige le troisième.
L’usine bâtie pour des corps humains n’accueille que le robot à forme humaine
Une usine existante a été dessinée autour de l’ouvrier : hauteur des établis, taille des bacs, préhension des outils, largeur des allées, tout est calé sur un corps. Pour l’automatiser sans la reconstruire, on y glisse une machine qui a la forme de celui qu’elle remplace. La forme humanoïde n’a pas d’autre raison d’être : elle épouse un environnement humain qu’on ne veut pas refaire.
C’est le régime que documente le pilote de BMW à Spartanburg, en Caroline du Sud. Le robot Figure 02 y a chargé plus de 90 000 pièces de tôle sur 1 250 heures, avec un taux de placement supérieur à 99 % et un temps de cycle tenu, contribuant à la production de plus de 30 000 X3. En mai puis juin 2026, BMW est passé au déploiement commercial du modèle suivant, Figure 03 : une flotte d’environ 40 unités sur des postes de carrosserie et d’assemblage, facturée autour de 25 dollars par heure-robot, que Figure présente comme le premier contrat humanoïde payant à l’échelle industrielle, avec des extensions annoncées vers les sites allemands de Munich, Ratisbonne et Leipzig. Hyundai suit la même route, plus loin encore : plus de 25 000 robots Atlas prévus dans ses usines, séquençage des pièces à partir de 2028, assemblage complet visé pour 2030, avec l’objectif assumé d’une chaîne fonctionnant lumières éteintes.
C’est le seul des trois régimes où la comparaison entre le geste de l’ouvrier et celui du robot a un sens, parce qu’un poste humain se tient en face du poste automatisé. On peut donc y chiffrer une parité, à condition de ne pas la surestimer. Une unité occidentale coûte aujourd’hui de 90 000 à 100 000 dollars selon Bank of America (BofA) ; sa nomenclature chinoise revient plutôt à 35 000, et BofA la projette sous 17 000 dollars d’ici 2030, une baisse de l’ordre de 13 % par an. Goldman Sachs avait mesuré une chute des coûts de fabrication de 40 % entre 2023 et 2024, mouvement ponctuel qu’il ne faut pas confondre avec un rythme récurrent. Rapporté à l’heure, le contrat de Spartanburg, environ 25 dollars par heure-robot, place le robot sous le coût d’un ouvrier automobile usaméricain, payé 50 à 70 dollars, ou d’un ouvrier manufacturier allemand, à environ 49,50 euros de l’heure au premier trimestre 2026.
Cette comparaison flatte le robot. Elle suppose qu’il abat le travail d’un ouvrier, or il en est encore loin. Les humanoïdes de 2026 prennent en charge 60 à 80 % des tâches en environnement structuré, mais 20 à 40 % seulement dans une usine complexe ; et une étude de Stanford relève que des robots réussissant près de 90 % d’une tâche en simulation n’en réussissent que 12 % en conditions réelles. BMW lui-même chiffre à 15 % le gain d’efficacité de ligne là où Figure 02 travaille aux côtés d’ouvriers, non à leur place. Le tarif de 25 dollars reste par ailleurs un prix de vitrine, négocié sur un contrat stratégique, pas un prix de marché stabilisé. Corrigé de ce que le robot accomplit réellement, son coût par unité de travail rejoint celui de l’ouvrier, ou le dépasse.
L’avantage du robot tient à ce qui entoure le geste. Il tourne la nuit, le week-end, en équipes successives, et son prix d’achat continue de baisser. Il ne se syndique pas, ne fait pas grève, ne prend pas de congé. Ces avantages sont d’un autre ordre que la productivité : ils relèvent du rapport social, et profitent à qui détient la machine.
L’usine pensée pour des machines n’a aucun poste humain à remplacer
L’autre route dessine l’atelier autour des machines dès la planche à dessin, et l’ouvrier n’y figure pas. Pas d’humanoïde : des bras fixes, de la vision par ordinateur, une orchestration par logiciel. C’est le modèle que la Chine a d’abord éprouvé dans l’électronique. L’usine Xiaomi de Changping, à Pékin, ouverte en 2024, produit jusqu’à dix millions de smartphones par an, pilotée de bout en bout par un système maison, sans personnel sur la ligne et sans lumière. Xiaomi déclare produire un téléphone par seconde ; rapporté au volume annoncé, le rythme réel est plutôt d’un toutes les trois secondes.
Le même principe a gagné l’automobile. À Ningbo, l’usine « intelligente » de Zeekr, la marque premium de Geely, aligne plus de 800 robots dans son seul atelier de soudure et produit environ 800 voitures électriques par jour, près de 300 000 par an, sur un site conçu d’un seul tenant en trois ans. Son vice-président revendique une production « presque entièrement » sans lumière. Presque : le Wall Street Journal note que le câblage, minutieux, reste manuel, et que des techniciens entrent encore entretenir les robots. L’usine Xiaomi de véhicules électriques, à Pékin, affiche un taux d’automatisation de 91 %, certaines lignes comme la fonderie étant intégralement robotisées.
Ici, la question du prix d’un humanoïde n’a aucune pertinence, puisqu’il n’y a pas d’humanoïde ni de poste humain en vis-à-vis. La bonne mesure est la ligne entière contre la ligne entière : capital immobilisé, cadence, taux de rebut, rendement au mètre carré. On ne compare plus deux gestes, on compare deux procédés.

L’Occident automatise son ancien monde avec l’outil du nouveau
L’écart décisif se joue entre les deux voies. L’Occident modernise l’existant parce qu’il traîne un parc d’usines et des effectifs bâtis pour des corps humains. Raser pour reconstruire à la chinoise coûterait un capital qu’il ne veut pas engager, financier mais aussi humain : les savoir-faire accumulés, les bassins d’emploi, les contrats sociaux noués autour de chaque site. Il glisse donc l’humanoïde dans la coquille ancienne. La Chine a bâti ses lignes récentes sur des terrains neufs, où aucun effectif n’était à déplacer sur place ; elle n’a pas épargné ce coût humain, elle l’a reporté dans l’agrégat. Sa main-d’œuvre manufacturière est passée de 115 millions en 2013 à moins de 85 millions en 2025, une perte de plus de trente millions d’emplois selon Bloomberg, ses exportations battant des records dans le même temps.
Le tranchant vient de l’outil. L’humanoïde qui exécute cette modernisation occidentale est, pour l’essentiel, chinois. Le G1 d’Unitree se vend autour de 16 000 dollars quand l’unité occidentale en coûte six fois plus ; Unitree a livré plus de 5 500 robots en 2025, AgiBot environ 5 000 selon TrendForce, et BYD s’équipe chez ce dernier. Les catégories ne sont pas homogènes, un humanoïde complet n’est pas un bras mobile, et il ne faut pas surinterpréter ces volumes ; mais la direction est nette. Quand l’Occident retire l’humain de son vieil atelier, il achète à Hangzhou la machine qui l’y remplace. Le produit, puis l’outil, puis la donnée : c’est la mécanique que cette série nomme depuis le début, et Gao Bo en occupe le troisième étage.

Hyundai cristallise le malentendu. Nous avons montré dans le deuxième volet de notre dossier coréen que son projet Atlas se lit comme une réplique tardive du modèle chinois d’usine sans lumière. La carte des deux routes le précise : ce n’est même pas une réplique fidèle, puisque l’usine noire chinoise n’emploie pas d’humanoïdes. Hyundai vise le même résultat, l’atelier éteint, mais par la route humanoïde et sur des sites existants, pour rejoindre un point que la Chine a atteint par l’autre chemin. Tout le débat occidental sur le prix de l’humanoïde, sur l’heure à laquelle il devient moins cher qu’un ouvrier, se tient à l’intérieur de la voie la plus chère. Il mesure avec soin un affrontement qui n’est pas celui qui décide.
Le troisième atelier n’a ni corps ni ligne
Reste le régime que le débat sur les usines oublie, parce qu’il ne ressemble à aucune usine. Le logiciel vide le bureau. Aucun corps, aucune ligne physique : un grand modèle de langage exécute des tâches qui occupaient des cols blancs. Le patron de Goldman Sachs, David Solomon, affirme qu’un outil interne rédige désormais 95 % d’un prospectus d’introduction en Bourse, un document qui mobilisait naguère des équipes entières. Morgan Stanley évalue à 200 000 le nombre de postes bancaires européens menacés d’ici 2030. McKinsey réduit ses promotions de jeunes analystes jusqu’aux deux tiers. Les analystes ne sont pas seuls exposés : les assistants de code visent les informaticiens, dans la banque comme ailleurs, et la menace déborde largement la finance.
La prudence s’impose sur ce front, car la part de mise en scène y est réelle : plusieurs banques usaméricaines gèlent l’embauche plus qu’elles ne suppriment, et les réductions annoncées ne sont pas toutes imputables à l’IA par ceux-là mêmes qui les décident. Quand une banque relie explicitement une baisse d’effectif par attrition à ses outils d’IA, le lien est établi ; quand elle restructure largement sans le formuler ainsi, l’attribuer à la machine relève de l’interprétation, parfois du prétexte, l’IA servant de justification commode à des coupes décidées pour d’autres raisons. La tendance n’en est pas moins là, et elle retire l’humain du travail par une voie qui n’a ni geste ni chaîne.

Dans les trois ateliers l’humain sort ; ce qui l’attend dehors ne se décide pas dans l’atelier
Les trois régimes partagent un résultat : une quantité produite maintenue, ou accrue, avec beaucoup moins d’heures de travail humain. Ce que devient l’heure retranchée, temps libéré ou chômage, la machine ne le dit pas. Cela dépend de qui capte le gain de productivité. Un gain empoché par la marge et le licenciement rétrécit le pouvoir d’achat ; un gain partagé, en temps réduit à revenu maintenu, l’entretient. Le partage n’est donc pas seulement une affaire de justice ; il décide si le système se nourrit ou s’étouffe.
Paul Lafargue l’avait écrit il y a cent quarante ans, dans Le Droit à la paresse : « Nos machines au souffle de feu » promettaient des loisirs et la liberté. Les machines sont arrivées ; le loisir n’a pas suivi de lui-même. La promesse n’était pas fausse, elle était conditionnelle, et la condition n’a jamais été technique.
Dire que l’Occident a pris la voie la plus chère ne parle que d’argent. Sur le plan social, les deux routes se rejoignent : l’une comme l’autre retire l’ouvrier de l’atelier, ici en le remplaçant poste par poste, là en concevant l’usine sans lui. Le coût humain se mesure ailleurs que dans le prix du robot, dans ce que la collectivité fait des heures et des gens que la machine libère.
Un lecteur nous a opposé, en commentaire de notre article sur Metaplant, l’objection ancienne de la sous-consommation : si l’automatisation retire l’humain partout, à qui vend-on ? Jusqu'ici, à chaque vague — le métier mécanique, le tracteur, la bureautique —, la demande a reparu ailleurs, la baisse des coûts libérant du pouvoir d'achat pour des activités neuves, sans garantie qu'elle profite à ceux qu'elle déplace, ni qu'elle revienne au même endroit, ni assez vite. Que la demande tienne cette fois dépend d'une chose : que les gains de la machine reviennent à ceux qu'elle remplace, en salaires et en temps libre, au lieu d'être captés. La question mérite un article à part, que nous écrirons peut-être.
Gao Bo, elle, entraîne pour trois dollars de l’heure une machine qui ira travailler là où elle-même ne pourra pas la suivre. La productivité qu’elle aide à fabriquer appartiendra à quelqu’un. Les trois ateliers laissent ouverte la seule question qui compte : à qui.

Sources principales : Rest of World (Viola Zhou, 3 juin 2026) ; Bank of America, analyse humanoïdes 2026 (via Fortune) ; Goldman Sachs / Deloitte Tech Trends 2026 ; recherche Stanford sur l’écart simulation/réel (via Fortune, mai 2026) ; Figure AI et communiqués BMW Group (2023-2026) ; Eurostat / Rexecode, coûts de la main-d’œuvre T1 2026 ; TrendForce ; Bloomberg (emploi manufacturier chinois) ; presse spécialisée sur Xiaomi (Changping) et Zeekr (Ningbo), dont le Wall Street Journal ; déclarations Morgan Stanley, McKinsey et Goldman Sachs sur l’emploi bancaire ; dossier « BYD-isation ».
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Très bonne suite de vos travaux. Et j’attend avec impatience le prochain opus!
Quand vous dites que la robotisation va mettte en péril de nombreux emplois et que cela débouchera sur une reconversion des travailleurs sur de nouveau métiers, je suis un peu dubitatif. On pourrait le penser quand on regarde l’histoire des révolutions industrielles oû le métier à tisser a provoqué la révolte des Canuts par exemple. Mais cette peur s’est diluée très vite, effectivement, car elle ne concernait qu’un microcosme artisanal, le chômage étant résiduel et largement compensé par la demande croissante dans d’autres domaines plus industriels. Et nous vivons ainsi depuis 2 siècles où nous avons vu évoluer notre trio Primaire-Secondaire-Tertiaire se former, se déformer au fil des inventions, des lois sociales, du goût des consommateurs, etc...
L’agriculture n’a plus besoins de bras. C’est désormais le parent pauvre (dans les pays riches..). L’industrie décline, se concentre, deménage, puis se robotise. Il restera les 'services'. Lesquels ? La machine à café sur l'aire d’autoroute? La caisse automatique du supermarché ? Le poinçonneur des Lilas qui est une porte automatique dorénavant ? Le guichetier de banque qui est un écran ? C'est le rêve de tous les commerces d'avoir des employés métalliques avec la voix de Dark Vador. Avec ça, on peut supprimer les jours fériés!
Mais la finalité ? Le revenu universel présenté comme la panacée sinon comme une nécessité ?
J’ignore s’il y a un but concerté dans cette lente transformation et si elle a été pensée (quoique certains au WEF théorisent là-dessus depuis des décennies et ont l’oreille des milliardaires et des décideurs...).
Cette société merveilleuse du 'temps libre' , ce 'modéle social' à la chinoise aura des répercussions à long terme. Elle va à l’encontre des démographies actuelles en Asie et en Afrique.
On voit sournoisement apparaître en Occident des tentatives de dépeuplement. De manière sporadique mais qui passent inaperçues pour devenir définitives. Cabines à suicide au Canada, lois sur l’euthanasie en Belgique puis récemment en France. La France a vu pour la première fois, sa balance démographique devenir négative. Malgré les signaux d’alarme sur le nombre de morts-nés et de morts subites, l’état multiplie les vaccins infantiles obligatoires sans questionnement.
Je ne fais pas de lien. Je ne suis pas sociologue comme E. Todd (j'attends qu’il livre son analyse sur ce sujet d’ailleurs, j’ai confiance dans son analyse) mais je suis curieux de savoir si Laffargue avait bien vu tous les avantages et les inconvénients d’une telle évolution. Car nos chers actionnaires planificateurs ont-ils intégré cette valeur constante chez l'homo-sapiens difficile à contrôler qui est de se reproduire ? La nature est ainsi faite. Et la liberté de l’individu va de pair avec son désir de préparer l’avenir avec sa seule arme: ses enfants. Et ça, ce n’est pas compatible avec leur 'meilleur des mondes' ...!
En résumé : vers quoi allons-nous ? Le robot sera notre ami ou l'inverse ?
L'avenir étant inimaginable, comme toujours, laissons-le advenir et les humains concernés au premier chef auront tout loisirs de prendre - enfin - leur destin en main.
Sinon, tous pour un et chacun pour soi.
Finalement, j'ai bien fait de travailler ma "résilience".