
En 1988, Chomsky et Herman montraient comment les médias américains avaient “fabriqué le consentement” pendant la guerre du Vietnam : les crimes devenaient des “erreurs”, la stratégie impériale se dissolvait dans un récit d’accidents et de personnalités. Ce modèle, pensé pour un public national, a changé d’échelle. Appelons cette nouvelle phase Indusfacturing Consent : la même matière brute est traitée en série et déclinée pour des marchés d’opinion différents.
Un cas récent l’illustre : le 2 septembre 2025, le texte d’Ian Hall paraît sur The Conversation sous un titre sobre (Donald Trump was once India’s best friend…). Quelques heures plus tard, le même article s’affiche à la Une d’Asia Times en version dramatique (Why the Trump–Modi bromance went up in smoke). On ne raconte plus une recomposition stratégique mais une “histoire d’amour” contrariée. Le contexte, Modi au premier rang au sommet de l’OCS, disparaît. Un input, deux outputs : c’est la chaîne de montage narrative.
Le Monde procède pareil dans son édition papier datée du 3 septembre : le sommet de l’OCS devient “l’amitié entre Xi et Poutine”. Exit la place de l’Inde, exit la multipolarité en cours ; ne restent qu’un duo de dirigeants et la rassurante impression que rien ne bascule vraiment. Le glissement est constant : de la structure vers la psychologie.
Au-delà des dépêches d’agence, cette usine mondiale standardise quelques modules : bromance, vieille amitié, compte à rebours, tambours de guerre. Ces modules s’appliquent indifféremment à la technologie, à la sécurité, à la diplomatie. On ne “fournit” plus seulement de l’information : on convertit des événements en produits narratifs différenciés. En Occident, on anesthésie par la personnalisation ; en Asie, on humilie l’Occident et ses alliés ; en Europe, on installe un bourdonnement anxiogène.
C’est particulièrement visible ces jours-ci avec les “tambours de guerre” en Europe. Qu’il y ait ou non escalade réelle, la fonction médiatique est de saturer : imposer un rythme qui empêche de penser l’essentiel — désindustrialisation, dépendance énergétique, fractures politiques. Le son couvre le sens.
Le contraste générationnel le montre bien. En 1968, la jeunesse américaine a réagi à la dissonance Vietnam/journaux par la mobilisation et la contre-culture. En 2025, face à Gaza, à l’OCS ou à l’Inde–États-Unis narrés en bromance, la réponse dominante est l’épuisement : scepticisme, retrait. L’usine des récits ne cherche plus seulement à convaincre ; elle vide l’énergie critique.
De manu à indu : voilà la bascule. Le manufacturing consent produisait un récit national pour une audience unique ; l’Indusfacturing Consent livre, à partir du même fait, plusieurs versions calibrées par zone. Occident : anesthésie. Asie : dérision. Europe : anxiété. Le but n’est pas d’obtenir un consentement unifié, mais d’assigner à chacun l’histoire qui neutralise sa capacité d’analyse.
Conclusion : les événements sont réels (Trump s’agace, Modi manœuvre, Xi et Poutine se rencontrent), mais leur mise en récit sort d’une usine planétaire. Pour comprendre, cessons d’écouter le feuilleton et prêtons l’oreille au bruit de l’usine. Notre tâche n’est plus seulement de démasquer les mensonges, mais de décoder l’Indusfacturing Consent : l’industrialisation du récit qui efface les structures et distribue, à chaque public, sa dose d’illusion sur mesure.
Note à propos de « Indusfacturing Consent »
Néologisme proposé par analogie avec Manufacturing Consent (Chomsky & Herman, 1988), pour désigner l’industrialisation mondiale et segmentée de la mise en récit : une même matière première (événements, données) est convertie en produits narratifs différenciés selon les publics (anesthésiants, anxiogènes, humiliants), afin de neutraliser la lecture structurelle au profit d’histoires d’ego (bromance, « vieille amitié », « compte à rebours », « tambours de guerre »).
Sources
Ian Hall, Donald Trump was once India’s best friend. How did it all go wrong?, The Conversation, 2 sept. 2025.
https://theconversation.com/donald-trump-was-once-indias-best-friend-how-did-it-all-go-wrong-264272Ian Hall, Why the Trump–Modi bromance went up in smoke, Asia Times, 2 sept. 2025.
https://asiatimes.com/2025/09/why-the-trump-modi-bromance-went-up-in-smokeLe Monde, édition papier, 2 sept. 2025 : OCS titré « l’amitié entre Xi et Poutine ».
