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La boucle est fermée, et une boucle fermée appartient toujours à quelqu’un. Dernier volet de la série sur ce que la machine fait à l’école, et sur qui décidera de ce qu’on fait de l’humain.
Deux femmes éduquent la machine. Une seule est payée.
Notre dossier sur l’usine sans ouvriers s’ouvrait sur Gao Bo, ouvrière chinoise payée trois dollars de l’heure (environ 2,60 euros) pour plier du linge devant des capteurs. Ses gestes, convertis en données, servent à entraîner les robots qui occuperont sa place. Cette série a rencontré une autre Gao. L’homonymie est un hasard, la symétrie n’en est pas un. Gao Yilin, quinze ans, élève de troisième à Hangzhou, éduque elle aussi la machine : chaque trait de son stylo à caméra, chaque pression de sa main alimentent le système qui personnalisera l’enseignement des suivants. Elle n’est pas payée. Elle paie, ou plutôt ses parents paient, puisque l’école est privée.
Les deux femmes occupent les deux bouts d’une même industrie, la production de données humaines pour l’apprentissage des machines. L’une la pratique comme métier, au tarif du travail déqualifié. L’autre comme condition de sa propre scolarité, au tarif de zéro. Entre les deux s’étend une chaîne que les trois premiers volets de cette série ont documentée maillon par maillon, sans jamais la regarder d’un bloc. Ce dernier volet la regarde.
De la buanderie au laboratoire, la chaîne se referme maillon par maillon
Gao Bo éduque la machine. La machine, devenue tuteur, éduque l’enfant. À Shanghai, Wu Yutong, quatorze ans, organise ses journées avec l’enceinte connectée familiale, qui connaît ses heures de réveil, ses routines et ses habitudes de révision. « Pour moi, elle est déjà indispensable », dit-il, en admettant qu’il l’écoute plus volontiers que les sermons de ses parents. L’enfant, en retour, éduque la machine : le stylo de Gao Yilin produit à chaque ligne la donnée qui affine le tuteur. Les futurs maîtres eux-mêmes passent par elle. À l’Université normale de Chine orientale, matrice nationale de la formation des enseignants, 7 000 étudiants s’entraînent au débat contre une application d’IA, déployée depuis dans une centaine d’autres écoles, dont le concepteur, le professeur Li Zheng, vante « un assistant pédagogique performant et efficace ». Et au sommet, la revue de cette même université publie désormais des articles dont l’IA est le « premier auteur ». La machine produit le savoir pédagogique qui formera les maîtres qui formeront les élèves qui l’entraîneront.
Une précaution s’impose ici, qui conditionne l’usage de ce qui précède. Cette boucle est une structure, non une tuyauterie. Les données du stylo de Hangzhou n’alimentent pas, à notre connaissance, le modèle qui signe à Shanghai. Chaque maillon appartient à des opérateurs distincts, et aucun document ne décrit le circuit complet. Mais chaque maillon existe, documenté dans cette série ou dans notre dossier industriel, et la forme d’ensemble est celle d’une boucle : l’humain éduque la machine qui éduque l’humain qui produit la donnée qui améliore la machine. Or les boucles fermées ont une propriété que le cadre de tout ce dossier, la BYD-isation, l’usine, l’école, pose depuis le premier jour. Elles appartiennent à quelqu’un.
« Éduqué par l’IA » veut dire : éduqué par le propriétaire du modèle
Un tuteur humain appartient à lui-même. Un tuteur machinique, par contre, appartient à qui contrôle trois choses : les données qui l’ont formé, les poids du modèle et les conditions d’accès (le prix, les règles, ce qu’il peut dire et ce qu’il taira). « Éduqué par l’IA » est donc une ellipse. La phrase complète est : éduqué par le propriétaire du modèle, à travers l’IA. Le professeur Chu Hongqi, de l’Université normale de Pékin, l’écrit dans la revue même qui publie l’IA en premier auteur : qui contrôle les données et les algorithmes détient le pouvoir de contrôler la production du savoir. La boucle prolonge cette phrase d’un cran mécanique : qui contrôle la production du savoir qui éduque contrôle, en aval, la production de l’humain.
Ce prolongement déchiffre rétrospectivement un discours que cette série a croisé dans chaque épisode sans le nommer, celui de la souveraineté.
Paris et Pékin ont compris avant les pédagogues : le combat porte sur l’identité de la machine-éducatrice
Les États font plus qu’ils n’en disent. Le ministère français de l’Éducation a publié en juin 2025 un « cadre d’usage » de l’IA à l’école qui décrit les outils disponibles comme « majoritairement non souverains, non libres, opaques » (dans leur fonctionnement comme dans leurs données d’entraînement, précise le texte), et il impose deux parcours de formation à l’IA sur Pix, la plateforme publique d’évaluation des compétences numériques, obligatoires pour les élèves de quatrième, de seconde et de première année de CAP, effectifs pour tous à la rentrée 2026, soit un million et demi d’élèves par an. La Chine, on l’a vu au deuxième volet, élève l’IA scolaire au rang de stratégie nationale et sa revue académique de référence bâtit un « système de connaissances autonome ». Ni Paris ni Pékin ne rouvrent la question que cette série pose depuis l’amputation du sommet, celle de savoir à quoi doit servir l’école. Par contre, l’un et l’autre répondent à une question antérieure qu’aucun des deux ne formule : par qui l’humain sera-t-il éduqué. La souveraineté éducative, dans les deux capitales, ne porte ni sur les programmes ni sur les finalités. Elle porte sur l’identité du propriétaire de la machine-éducatrice. Les États ont compris avant les pédagogues où se joue la partie.
Dans ce cadre, les objections des humanistes changent de statut. Quand John Hopcroft, lauréat du prix Turing, objecte dans son dialogue avec Zhu Yongxin que la machine n’a ni curiosité ni souci de la réussite de l’élève, ou quand la doctrine chinoise réserve à l’enseignant le rôle de maître-de-personnes (celui qui forme des êtres) en cédant à la machine celui de maître-de-savoir, ces positions ne relèvent plus du débat pédagogique. Ce sont des lignes défensives tracées sur la dernière frontière, celle qui délimite ce qui, dans l’éducation d’un humain, ne sera pas la propriété du détenteur d’un modèle.
L’heure retranchée est désormais celle de la pensée, et la question de Lafargue devient totale
Paul Lafargue demandait à l’usine de 1880 ce que deviendrait l’heure que la machine retranche, et qui la capterait. Notre dossier industriel suivait cette heure chez l’ouvrière et le col blanc. Le premier volet de cette série l’a vue atteindre le laboratoire, le travail de la pensée, dernier étage de la promesse selon laquelle la machine prendrait la peine et l’homme garderait le penser. Quand cet étage s’automatise, la bifurcation cesse d’être sectorielle. Elle devient totale, et c’est à l’école qu’elle se présente, parce que l’école est l’institution chargée de préparer les humains à un monde dont plus personne ne sait dire quelle place il leur réserve.
Les deux branches sont celles de tout le dossier. Si le gain de la machine est capté, le travail se raréfie par le haut comme par le bas, et l’école redevient mécaniquement ce que le deuxième volet a montré qu’elle n’avait jamais cessé d’être, une machine de tri. Une machine de tri durcie, puisque les places à distribuer se raréfient, et instrumentée jusqu’au trait de stylo, quel que soit l’habillage pédagogique. Si le gain est partagé, l’école doit former à une vie que le travail ne structure plus, et le vocabulaire en garde la mémoire. Le grec scholè, dont « école » descend, désignait le loisir, le temps que l’homme libre consacrait à ce qui ne servait à rien d’autre qu’à lui. L’école industrielle a retourné le mot en antichambre de l’emploi, et la bifurcation lui offre de retrouver son sens.
Que resterait-il alors à former ? Précisément ce que la boucle ne produit pas. Le jugement, la capacité d’évaluer ce qu’on n’a pas fabriqué soi-même, qui ne s’acquiert qu’en fabriquant, raison pour laquelle le troisième volet a montré que la production scolaire, sans valeur comme produit, restait indispensable comme moyen. La définition des problèmes, puisque la machine résout ce qu’on lui soumet, mais savoir quoi lui soumettre, et pourquoi, ne se délègue pas. Une épistémologie pratique pour un monde où le faux plausible ne coûte plus rien à fabriquer. La responsabilité, dont l’expérience du « premier auteur » établit par l’absurde qu’elle est indélégable : une signature sans personne pour en répondre a obligé l’institution à inventer la note de fabrication. Et la coopération entre humains, sous-produit gratuit de la classe qu’il faudra désormais produire à dessein.
Ce que devient l’heure et ce que devient l’enfant se décident au même endroit
La machine ne tranchera rien de ce qui la traverse. L’heure qu’elle retranche est-elle loisir ou licenciement ? L’école qu’elle équipe forme-t-elle des juges ou des triés ? La boucle dont elle est le centre, à qui appartient-elle ? Ces questions se décident au même endroit pour l’usine et pour l’école, hors de l’atelier, hors de la classe, là où se distribuent les gains et se rédigent les règles de propriété.
Notre dossier industriel se fermait sur la productivité que Gao Bo aide à fabriquer, et qui appartiendra à quelqu’un. Cette série se ferme sur son miroir exact : l’humain que l’école fabrique, mesuré trait par trait, soutenu par agent vocal, formé par des maîtres entraînés contre la machine, à partir d’un savoir que la machine commence à signer, appartiendra-t-il à lui-même ? Il a un propriétaire de modèle d’un côté, un élève de l’autre, et entre les deux tout ce qu’une société décide ou renonce à décider. L’annonce de Shanghai promettait que l’humain resterait sur scène pour veiller sur « la profondeur de la pensée et l’éclat de l’humanité ». Veiller n’est pas posséder. À qui ?
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Oui. A qui ?
On pense a des cercles restreints de vieux sages ou bien à des décideurs anonymes obsédés par le retour sur investissements, à des banquiers inquiets et jaloux de leurs avoirs...
Et si en fait, plus personne ne contrôlait quoi que ce soit ?
Est-il possible que l’intelligence dite artificielle soit devenue autonome ? Et qu’elle propose des modèles au fur et à mesure ?
Ce serait comique d’imaginer une machine dressée à obéir devenir le maître du jeu sans en avoir conscience et que le concepteur humain ne soit plus capable de discerner la rupture entre le contrôle et l’asservissement volontaire...
Un monde bizarre est en pleine création. Qui prendra les décisions? Personne. En tout cas, personne physiquement. Un ensemble de programmes.
Néo-communisme ? Perfectionnisme tourné vers l’éternel ? Une société qui libère du travail ? Plus besoin d’argent, le robot est là. Besoin d’énergie seulement. Est-ce conscient ou non ?
Ca donne le vertige. Il y a forcément un piège...