Hier, commentant le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai, nous avons présenté l’Inde, personnifiée par Narendra Modi, son Premier ministre, comme l’arbitre d’un nouvel ordre multipolaire, alias The Referee (« Inde : l’arbitre du nouveau jeu mondial »). Or ce même sommet a produit une image totalement différente de Narendra Modi à l’intérieur-même de son pays : celle du capitaine qui mène son équipe, protecteur et meneur.

À l’international, la photo de Modi entre Xi Jinping et Vladimir Poutine nourrit l’idée d’une Inde devenue arbitre du jeu multipolaire, tenant le sifflet entre blocs rivaux. Mais en Inde, l’histoire se raconte autrement : celle d’un capitaine d’équipe nationale, qui marque des points diplomatiques pour son pays et transforme chaque instant en victoire symbolique.
Dans les journaux et sur les réseaux indiens, on n’a pas retenu seulement les grandes déclarations. Ce qui a frappé, c’est d’abord la vidéo virale : Modi et Poutine marchant côte à côte, laissant derrière eux le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif. Les internautes se sont moqués : « Ignoré comme la cardamome dans le biryani », présente dans le plat, mais mise de côté par tous. L’image a suffi : le capitaine sait qui fait partie de son équipe, et qui reste sur le banc.
Le capitaine a aussi joué en défense. Lorsque Modi a déclaré devant Xi et Sharif que la « connectivité » ne pouvait jamais se faire au prix de la souveraineté, tout le monde a compris : il visait le CPEC (China–Pakistan Economic Corridor), ce vaste projet chinois passant par le Cachemire revendiqué par l’Inde. Le message, prononcé sur le sol chinois, sonnait comme un tacle frontal.
En attaque, Modi a transformé l’émotion nationale en succès collectif. Après l’attentat meurtrier de Pahalgam en Inde, le sommet a adopté une condamnation ferme du terrorisme. La presse populaire y a vu une victoire diplomatique personnelle : dix grandes puissances parlant le langage de l’Inde, sous l’impulsion du capitaine.
Enfin, il y a le match contre l’Amérique de Trump. Quand le sommet a dénoncé les nouveaux tarifs douaniers imposés par Washington, les journaux hindi ont titré : « Le monde répond au चौधरी (chowdhari), le chef autoproclamé ». Dans cette narration, Modi n’est pas un arbitre neutre mais le capitaine d’une équipe asiatique qui renvoie la balle au camp américain.
C’est là toute la dualité indienne. À l’extérieur, l’Inde joue le rôle du referee, équidistant, indispensable au bon déroulement du jeu. À l’intérieur, Modi est décrit comme Captain India : meneur, stratège, homme de poigne qui fait gagner son équipe. Ces deux récits ne s’excluent pas : l’arbitre donne à l’Inde de la crédibilité internationale, le capitaine offre au public domestique une fierté palpable. Ensemble, ils dessinent une image d’un pays qui ne se contente plus d’être spectateur, mais qui entend à la fois fixer les règles et marquer les buts.
